Octobre 2024
J'ai commencé ce carnet en avril, quand le toit de la remise s'est mis à fuir vraiment sérieusement et qu'il a bien fallu se résoudre à faire quelque chose. À l'origine je voulais juste noter des références — la quincaillerie de Villefranche-de-Rouergue est bien mais elle ferme entre midi et deux, le mortier que je préfère est un Weber MC25 qu'on trouve plus facilement en grand magasin qu'au village, le quincaillier qui m'a vendu mon premier jeu de Spax avait connu mon père dans les années soixante-dix. Et puis sans trop savoir pourquoi je me suis mis à écrire des choses qui n'avaient rien à voir avec le chantier, et c'est resté. Je suis instituteur retraité depuis six ans. Avant ça je n'ai jamais tenu de journal de ma vie. Là, à soixante-huit ans, je me retrouve à écrire trois fois par semaine sur une remise en pierre de douze mètres carrés au fond d'un jardin en Aveyron. C'est étrange ce qui finit par compter.
La remise est en pierre de schiste, comme à peu près tout ce qui a été bâti par ici avant 1950. Mon grand-père l'avait construite, je crois, vers 1948 — il n'y a pas de date gravée mais il y a une bouteille de Quézac dans le mur sud, derrière une pierre qu'il avait laissée descellée exprès, avec un papier dedans où il a écrit son nom et le mois (mars). L'année a été rongée par l'humidité, je n'ai pas pu la lire. La toiture d'origine était en lauzes, pas des vraies lauzes de Florac, des lauzes locales, plus fines, plus fragiles, mais qui tiennent étonnamment bien si on s'en occupe. Sauf que personne ne s'en est occupé depuis 1987 environ, quand mon oncle a mis une bâche dessus en disant qu'il reviendrait l'année suivante. Il est mort en 2003. La bâche y était toujours.
Avant d'attaquer quoi que ce soit, j'ai fait passer un type de Rodez qui s'occupe de bâti ancien. Ce n'est pas un diagnostiqueur officiel, c'est un artisan qui a soixante ans aussi et qui a appris la pierre avec son père et son grand-père avant lui. Il a passé deux heures à regarder les murs, à taper dessus avec un petit marteau en bois, à me dire des choses comme « ça tient encore vingt ans si tu fais rien et cinquante si tu refais le chaperon ». Il m'a aussi parlé, en passant, du fait que pour les aides à la rénovation il y avait toute une paperasse à monter, et que si je pensais y aller un jour il valait mieux faire les choses dans l'ordre, c'est-à-dire commencer par un audit énergétique sérieux avant de toucher à quoi que ce soit. Je l'ai écouté sans vraiment l'entendre, parce que moi je voulais juste poser un toit qui tienne. Mais c'est resté quelque part dans un coin de ma tête, et plusieurs mois plus tard ça a fini par ressortir.
L'établi sur lequel je travaille est celui de mon grand-père. Il pèse à peu près cent vingt kilos, il est en frêne massif, il a une rainure dans le coin droit où mon grand-père taillait ses crayons de menuisier au cutter pendant cinquante ans. Quand on a vidé la maison de mes parents en 2019 j'ai pris cet établi-là et rien d'autre. Ma sœur a hérité de la vaisselle et des photos. Elle n'a jamais compris pourquoi je voulais l'établi. Moi je n'ai jamais compris pourquoi elle voulait les photos. Chacun fait sa paix avec ce qui reste, j'imagine.
Sur l'établi il y a maintenant un mélange de mes outils à moi et de ceux de mon grand-père qui ont survécu. Une scie japonaise que j'ai achetée d'occasion à un menuisier de Decazeville, un marteau Leborgne 600g qui était à mon grand-père et qui a été remanché trois fois, un niveau à bulle Stabila que mon fils m'a offert pour mes soixante-cinq ans en disant « c'est ce qui se fait de mieux papa », et la vieille équerre en métal de l'école de Carmaux où mon grand-père avait été apprenti en 1934. L'équerre est encore juste à un demi-degré près. Je l'ai vérifiée avec le niveau Stabila qui est censé être au top de la précision, et c'est l'équerre qui a gagné. Ça m'a fait sourire pendant trois jours.
Sur les outils plus modernes : j'ai craqué pour une scie plongeante Festool TS 55 il y a deux ans, parce que mon dos n'a plus l'âge des manuels. Je sais que c'est un outil cher pour ce que j'en fais — disons un usage tous les quinze jours, mais je ne l'ai jamais regretté. Pour la visserie, je suis fidèle aux Spax depuis qu'un copain charpentier m'a montré la différence entre une vis qui se laisse poser et une vis qui résiste. Pour le mortier, j'ai dit, c'est Weber. Pour le ciment je vais à la coopérative agricole de Najac qui est moins chère que les magasins de bricolage et qui livre si tu prends plus d'une palette. Voilà. Mes secrets professionnels.
En juillet, à la fin d'un après-midi où j'avais essayé sans succès de descendre une lauze cassée du faîtage, je suis rentré écœuré et j'ai relu les notes que j'avais prises de la visite du type de Rodez. Je suis tombé sur la phrase « commence par l'audit avant de toucher au reste ». Et j'ai pensé pour la première fois depuis trois mois : tiens, et si je le faisais. Pas parce que je voulais demander des aides, la remise est trop petite et trop peu chauffée pour entrer dans la majorité des dispositifs MaPrimeRénov' tels que je les comprends, et de toute façon je n'aime pas l'idée de demander de l'argent à l'État pour une remise dans laquelle je vais ranger des outils — mais parce que je voulais comprendre.
J'ai cherché en ligne. Je ne savais pas par où commencer. J'ai d'abord lu la fiche de l'ADEME sur l'audit énergétique réglementaire, qui est très claire et qui m'a appris une dizaine de choses que j'ignorais sur la différence entre un DPE et un audit, sur les critères de qualification RGE, sur les durées de validité. C'est une lecture que je recommande à n'importe quel propriétaire d'une vieille bâtisse, même si on n'a aucune intention de faire des travaux : ne serait-ce que pour comprendre dans quel monde administratif on vit, c'est utile. Et puis dans une de ces explorations un peu désordonnées qu'on fait quand on tire un fil sans savoir où il va mener, je suis tombé sur un site qui m'a mis le pied à l'étrier sur la question de l'audit énergétique pour les particuliers. Pas un site officiel, ces sites-là sont nécessaires mais ils sont écrits dans une langue qui n'est pas la mienne, un site fait par des gens qui font ce métier-là et qui prennent le temps d'expliquer les choses.
Je précise que je n'ai finalement fait faire aucun audit. La remise est restée la remise, je l'ai retoiturée moi-même en lauze récupérée chez un voisin, j'ai refait le chaperon comme l'artisan de Rodez me l'avait suggéré, et le chantier sera fini avant la première neige. Mais lire ces choses-là m'a appris à regarder ma propre maison principale différemment — c'est elle qui aurait besoin d'un vrai audit, pas la remise, et c'est probablement ce que je ferai au printemps prochain.
Le plus inattendu dans cette histoire de chantier, c'est que je me suis pris d'intérêt pour ces métiers que je n'aurais jamais imaginé regarder de près. Les diagnostiqueurs immobiliers, les experts en bâti ancien, les thermiciens qui font les audits, les artisans RGE — tout ce petit monde technique et administratif qui pèse sur les épaules des particuliers quand ils veulent rénover quelque chose. Je n'aurais jamais cru que ça puisse devenir lisible, voire intéressant. Ça l'est. Pas parce que les textes officiels sont passionnants, ils ne le sont pas, mais parce que derrière ces textes il y a des personnes qui exercent un vrai métier, avec des règles, des qualifications, une déontologie, et souvent une attention à la maison qu'on a un peu perdue ailleurs. Je trouve ça réconfortant.
Bref. Tout ça pour dire qu'un chantier de remise en pierre dans un coin d'Aveyron peut, si on le laisse faire, devenir une porte d'entrée vers un monde qu'on ignorait. Le mien s'est fini par me faire écrire trois fois plus que je n'écrivais avant. Et m'a donné envie de m'occuper de la maison principale avant qu'elle ne devienne, à son tour, un souvenir difficile à dater au mois près.
Le carnet reste ouvert sur l'établi à côté du café. Je crois qu'il y restera.